Radical
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Je m’enthousiasme rarement pour un livre au point d’avoir envie d’en parler à n’importe qui, à la première personne que je croise dans la rue, à celle assise en face de moi dans le métro ou même ici, sur mon site.
Je m’enthousiasme rarement pour quoi que ce soit en réalité, tant je suis préoccupé par le monde dans lequel je vis, tant je lui trouve de motifs d’insatisfaction et tant je me demande comment je pourrais changer les choses, souvent sans trouver de réponse. A vrai dire c’est un tel poids que régulièrement, ça me pétrifie. Ça me complique la vie : ça rend mes joies plus courtes car elles sont rapidement rattrapées par mes interrogations, mon anxiété se répercute sur mon entourage, je suis ailleurs. Je dois passer pour quelqu’un de taciturne et d’asocial tellement il m’est difficile de trouver des gens qui partagent mes inquiétudes tout en ayant aussi la certitude qu’il nous appartient à nous de changer tout ce qui ne va pas, la certitude que nous en avons les capacités et qu’à vrai dire, si nous ne le faisons pas, personne ne le fera, tant il m’est difficile encore de trouver par quoi commencer.De quoi suis-je insatisfait ? Je suis insatisfait de l’état de notre société. Je suis insatisfait de la plupart de nos représentants. Je suis insatisfait de ces années de capitalisme débridé qui nous ont imposé la consommation et le confort matériel comme uniques objectifs de vie, qui nous ont rendu fatalistes, qui ont sapé la solidarité et ont abouti à ce que celui dans le besoin ne soit plus considéré comme celui que l’on doit aider, mais comme celui dont on doit se méfier, qu’on doit sans cesse soupçonner, dont on doit penser qu’il fraude sans doute les aides qu’on consent encore à lui donner. Et gare à celui qui se rebelle, celui qui manifeste, on dira de lui qu’il prend ses concitoyens en otage en les empêchant de travailler, en mettant un grain de sable dans la ritournelle qui rythme leurs allées et venues entre le lieu où ils dorment et celui où ils produisent. Si le rebelle a un peu de chance, on l’invitera malgré tout sur des plateaux où on lui demandera de produire ses 15 minutes de
gloiremisère télégénique, spectacle de la bête blessée offert à la compassion des uns et aux ricanements des autres. Regardez ce pauvre bougre un peu rustre qui ne parle pas comme nous, qui a peur de perdre son emploi. On s’en amuse mais ça contribue à répandre la peur. La peur que notre tour ne vienne. Ça contribue à nous faire intégrer l’idée qu’il faut se satisfaire de ce qu’on a et ne pas faire de vague. Jusqu’à ce qu’on éteigne enfin la télé et qu’on oublie jusqu’à l’existence du pauvre bougre, qui lui ne cesse pas d’exister pour autant.Je suis insatisfait de l’état actuel de notre démocratie, dont les citoyens se désinvestissent de plus en plus ou pire, se réfugient auprès des extrêmes. Mais peut-on les blâmer quand on leur dit que “c’est trop compliqué” 95% du temps et que “c’est très simple” les 5% restants, lorsqu’il s’agit de se faire ré-élire et que nos élus-professionnels se mettent à agiter des solutions miracle qu’ils ont pourtant été incapables de mettre en oeuvre durant leurs mandats précédents. Je suis insatisfait de l’esprit de caste qui régit tous les groupes et de fait, toutes les confrontations. Celui là même qui fait qu’on ne cherche à obtenir des avancées que pour ses semblables au lieu d’en chercher pour le plus grand nombre. Celui qui fait que des gens pourtant intelligents se tirent dans les pieds car ils ne sont pas de la même école, du même parti, du même quartier, du même service. C’est minable. Nous avons oublié que nous sommes un tout. Les maillons de la solide chaîne se rêvent en anneaux précieux et fragiles, indépendants les uns des autres, sur lesquels chacun souhaiterait voir monté un solitaire, qui soit plus gros que celui du voisin. Je suis insatisfait de cette vision individualiste qui ne flatte l’individu qu’à court terme. Je suis insatisfait de l’état végétatif dans lequel tout nous incite à rester (journaux people ou non d’ailleurs qui cèdent au sensationnalisme, émissions de télé ras les pâquerettes, nombrilisme et culture de l’entre-soi jusque sur les réseaux sociaux dont on nous avait dit qu’ils seraient la relève. La relève de quoi d’ailleurs ? Actuellement c’est la révolution du cercle). Je suis insatisfait de l’indignation esthétisée, qui ne débouche sur rien, qui s’essouffle avec le temps. Je suis insatisfait et las de cette culture de la pétition, habitude directement héritée d’une expression de la citoyenneté se résumant au seul vote et qui a fini par faire croire aux gens que des signatures suffisent à déplacer des montagnes. Ces compteurs de voix, de like, de tweets, de fans, de followers que l’on cherche à faire grimper toujours plus sans bien savoir pourquoi. Un petit vote ? Ça ne prend que 2 minutes. Vous avez aimé cet article ? Suivez moi… Je suis insatisfait de ma génération qui n’est bonne qu’à être cynique, désabusée, insatisfait aussi des gens de mon âge qui se drapent dans leur second degré pour oublier qu’ils sont en train de reproduire les mêmes schémas que leurs aînés, qu’ils critiquent pourtant abondamment. Je suis insatisfait de l’Europe abandonnée aux lobbies, cette Europe qui offre de fait son flanc à la critique et sert d’argument aux nationalistes et aux partisans du moindre risque, du repli…
Je suis quelqu’un d’insatisfait et je pourrais continuer encore longtemps à en lister les raisons…
Mais aujourd’hui il n’est pas question de ce dont je suis insatisfait.
Le plus dur dans ma grande insatisfaction c’est le sentiment de solitude qui en découle. Comme je l’ai dit, difficulté de trouver des gens avec qui partager tout ça et surtout, difficulté de trouver des exemples. Des personnes qui soient dans l’action. Qui aient plus d’expérience. Des personnes qui nous disent que le monde va mal mais qu’on a néanmoins raison d’y croire. Qui nous expliquent comment faire. Qui soient intègres et qui ne soient pas dans l’esbroufe ou le clientélisme. Qui osent aussi nous bousculer un peu, nous dire qu’il ne faut pas se contenter de peu. Qui nous poussent à nous cultiver et à nous investir plus. En bref, des mentors. Eh bien pour la première fois depuis longtemps (depuis toujours ?) j’ai eu enfin l’impression d’en trouver un en la personne de Saul D. Alinsky. Je crois que son livre Reveille for Radicals va avoir un impact réel et déterminant sur ma vie. Et je pense que toute personne qui s’est reconnue dans les lignes précédentes, tous les insatisfaits qui trépignent à la recherche de solutions, de combats à mener, de changement à apporter devraient le lire et je vais vous dire pourquoi.
Saul D. Alinksy est né en 1909, mort en 1972. Il a grandi et a vécu aux États-Unis mais son influence a dépassé les frontières de ce seul pays. En 1946, il écrit Reveille for Radicals. Ce livre de 230 pages (avec la post-face) a été pour moi d’un grand réconfort et malgré tout assez troublant à la fois. En effet il m’était souvent difficile de me dire que ce que je lisais avait été écrit 77 ans auparavant. Je sais que l’histoire est cyclique, mais certains passages me parlaient comme s’ils avaient été écrits hier. Et je pense que c’est à ça qu’on reconnait les grands livres. Ce sont ceux qui se sont affranchis du temps, ceux qui ont été écrits en pleine conscience de ce qui les a précédé et de ce qui leur succédera, ceux qui arrivent à énoncer l’essentiel et l’universel, au delà des modes et des tendances d’une époque.
Alinsky touche du doigt l’universelle insatisfaction de la jeunesse, il admet l’universel désir de pouvoir des hommes, l’universel problème de cohabitation des différentes communautés (avec une franchise toute américaine) et enfin, rappelle l’universelle nécessité d’organiser les choses pour tendre vers le bien commun. Le besoin impérieux d’aider les gens à s’organiser entre eux plutôt que de vouloir les contraindre dans une organisation pré-définie qui n’a pas été pensée avec eux.
Durant les mois que m’a pris la lecture de ce livre (je lis très lentement), de nombreuses personnes m’ont interrogé à son sujet, en voyant la couverture et le titre. Et presque systématiquement, ces personnes s’arrêtaient sur le terme “radical”. Ça avait effet de m’énerver un peu. J’étais obligé d’expliquer, de nuancer… Attendez, on va faire l’exercice ensemble, je m’en vais chercher mon dictionnaire historique de la langue française. Voilà :
Radical : adj. attesté depuis le XVème siècle (vers 1465) et indirectement depuis 1314 par le dérivé radicalement, est emprunté au bas latin radicalis (Augustin) “de la racine, premier, fondamental”, dérivé du latin classique radix “racine”. Radical qualifie ce qui tient à la racine, au principe d’un être, d’une chose, donc ce qui est profond, intense, absolu. […] L’emploi spécialisé de l’adjectif et du nom en politique (1820) est emprunté à l’anglais radical, de même origine que le français, qui, à partir du sens de “complet, absolu” a pris la valeur de “qui remonte à la source, aux principes fondamentaux, qui va au bout de ses conséquences”. Radical a pris sa place dans la vie politique française comme appellation d’un parti de gauche, libéral, laïque, de plus en plus modéré et réformiste par rapport aux autres partis de gauche (notion récente de centrisme), contredisant ainsi l’étymologie.
Vous voyez ? Il a rarement été aussi nécessaire qu’à notre époque d’aller retrouver le sens profond des mots, tant on leur fait dire l’inverse de ce qu’ils signifient. Je me demande souvent comment et pourquoi le sens d’un mot évolue. Je ne crois pas aux forces insaisissables du grand complot et pourtant, on emploie rarement un mot au hasard, c’est encore plus vrai pour ceux qui nous dirigent et qui nous parlent abondamment à la télévision et à la radio. Comment se fait-il qu’aujourd’hui autant de personnes aient peur du mot radical ? A-t-on peur de retrouver ce qui est profond, ce qui est absolu ? A-t-on peur de s’engager dans une démarche qui nous fera “aller au bout des conséquences” ? Car c’est bien là ce que propose Alinsky. Et son ouvrage s’il m’a fait grand bien ne m’a pas uniquement brossé dans le sens du poil si je puis dire. Il n’est pas tendre avec les indignés qui ne restent que des indignés de la rhétorique. Il place l’action au dessus de tout. Et l’action locale comme étant un précédent nécessaire à toute action globale, comme étant une école même. Pour être honnête je me suis parfois reconnu dans ceux qu’il critiquait.
Son livre rassemble à la fois un ensemble de valeurs qui doivent selon lui être celles du radical, mais aussi des exemples très précis, tirés de son expérience personnelle ou d’histoires rapportées, de personnes qui allant au contact de telle ou telle communauté, dans diverses villes des états-unis, ont eu affaire à des situations apparemment inextricables (lutte entre paroisses, dialogue rompu entre un industriel tout puissant et ses employés). Elles peuvent paraître parfois anecdotiques, mais elles ont l’authenticité des histoires de terrain et les techniques utilisées pour résoudre les conflits sont, elles aussi, parfois désarmantes de simplicité et d’humanité.
Un des éléments qui m’a le plus marqué dans ce livre, c’est l’insistance que met Alinsky à expliquer qu’on ne peut vouloir être un “organisateur”, un individu qui va chercher à aider des gens à trouver une solution pour améliorer une situation donnée, si l’on n’aime pas profondément ces gens. Tous les gens. Y compris ceux avec lesquels on ne serait en théorie pas d’accord. En effet, il semble difficile après coup de vouloir œuvrer pour le bien commun si sur l’ensemble d’une population, on estime qu’une certaine partie mérite moins de respect ou de considération qu’une autre. Ou si l’on estime qu’une unique portion de la population est la source de tous les problèmes (bien sûr tout cela sans nier pour autant l’existence d’un système, de classes et de tout ce qui peut entraver la lutte à armes égales et l’émancipation).
Je pense que ça doit constituer l’une des difficultés principale du boulot d’organisateur. Je ne sais pas d’ailleurs s’il s’agit d’un don ou de quelque chose que l’on peut acquérir. Au final, cette nécessité “d’aimer” tout le monde pour bien organiser n’est que l’assurance qu’on agit pour l’ensemble et pas pour une communauté uniquement. Et c’est quelque chose qu’il est difficile d’imaginer quand on est dans la colère ou la souffrance. Derrière son titre Reveille for Radicals, j’avais parfois l’impression qu’Alinsky était moins radical que moi ! Et pourtant, c’était sans doute lui qui avait raison, qui était au plus près du vrai sens de la radicalité.
Un autre aspect qui est très important pour lui, c’est l’idée qu’on ne peut pas vouloir changer le monde en partant d’un monde différent de celui dont on a hérité, de celui qui est en vigueur à l’instant précis où l’on se trouve. Sans cela tout n’est que chimère, prétexte à l’inaction et lamentations inutiles. Pan, sur le bec.
Je ne veux pas rentrer dans l’exercice de vous citer des passages du livre tant il me serait difficile d’en isoler un seul. Chaque phrase mériterait d’être citée. D’être encadrée. Ou plutôt d’être mise en pratique…
Dans la postface qui elle date de 1969, Alinsky revient sur ses écrits, sans trop les tempérer, dresse un constat de l’évolution des choses, positif sur certains aspects et presque désespérant sur d’autres. Il se montre aussi d’une énorme clairvoyance sur l’évolution à venir. De nouveau il n’est pas tendre avec les jeunes et explique que ses griefs à l’encontre de la jeunesse ne sont qu’à la hauteur des espoirs qu’il place en elle.
Ce premier livre a été suivi d’un autre qui lui s’appelle Rules for Radicals. Je suis en train de le lire actuellement et il a l’air de se placer encore plus dans le concret que le précédent. J’aurai peut être l’occasion d’en parler ici aussi.
Pour finir je pense que chaque personne qui m’aura lu jusqu’au bout (j’ai essayé de ne pas faire trop long) devrait lire le livre d’Alinsky. Il n’est pas traduit en français à ma connaissance mais est écrit dans un anglais relativement accessible. On le trouve facilement sur Amazon et sans doute ailleurs. Si d’aventure vous aviez vraiment envie de le lire mais n’aviez pas les moyens de l’acheter, écrivez moi avec votre adresse et je vous le ferai envoyer. Je suis tellement convaincu que des choses positives peuvent émerger suite à sa lecture que je suis prêt à l’offrir. C’est pour moi une première façon de commencer à agir. J’ai conscience que ça fait un peu sectaire, mais n’hésitez pas à vous renseigner vous même sur le bonhomme et vous verrez qu’il n’est pas tellement du genre “gourou”. Et puis pour une fois que je suis enthousiaste pour un truc…
Une dernière chose : comment suis-je tombé sur ce livre ? Tout simplement en en lisant un autre, qui s’appelle l’Empowerment, une pratique émancipatrice (de Marie-Hélène Bacqué et Carole Biewener, éditions La Découverte). De plus en plus quand je lis un bouquin qui me plait, je me réfère aux notes pour trouver les autres ouvrages qui ont aidé à sa rédaction. Les notes ce sont un peu les ancêtres du lien hypertexte. Et bien souvent ça permet de remonter aux sources, ce qui est toujours intéressant. Du coup, si vous avez d’autres livres comme celui d’Alinsky à me suggérer, je suis plus que preneur. J’en ai encore une bonne pile à lire mais je garde toujours les suggestions de côté.
dyuka: Tu veux passer tranquillement et en toute discretion la sécurité aux aéroports ? Utilise le stickers de valise http://t.co/a4UB40yU
![bfluzin:
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Je m’enthousiasme rarement pour un livre au point d’avoir envie d’en parler à n’importe qui, à la première personne que je croise dans la rue, à celle assise en face de moi dans le métro ou même ici, sur mon site.Je m’enthousiasme rarement pour quoi que ce soit en réalité, tant je suis préoccupé par le monde dans lequel je vis, tant je lui trouve de motifs d’insatisfaction et tant je me demande comment je pourrais changer les choses, souvent sans trouver de réponse. A vrai dire c’est un tel poids que régulièrement, ça me pétrifie. Ça me complique la vie : ça rend mes joies plus courtes car elles sont rapidement rattrapées par mes interrogations, mon anxiété se répercute sur mon entourage, je suis ailleurs. Je dois passer pour quelqu’un de taciturne et d’asocial tellement il m’est difficile de trouver des gens qui partagent mes inquiétudes tout en ayant aussi la certitude qu’il nous appartient à nous de changer tout ce qui ne va pas, la certitude que nous en avons les capacités et qu’à vrai dire, si nous ne le faisons pas, personne ne le fera, tant il m’est difficile encore de trouver par quoi commencer.
De quoi suis-je insatisfait ? Je suis insatisfait de l’état de notre société. Je suis insatisfait de la plupart de nos représentants. Je suis insatisfait de ces années de capitalisme débridé qui nous ont imposé la consommation et le confort matériel comme uniques objectifs de vie, qui nous ont rendu fatalistes, qui ont sapé la solidarité et ont abouti à ce que celui dans le besoin ne soit plus considéré comme celui que l’on doit aider, mais comme celui dont on doit se méfier, qu’on doit sans cesse soupçonner, dont on doit penser qu’il fraude sans doute les aides qu’on consent encore à lui donner. Et gare à celui qui se rebelle, celui qui manifeste, on dira de lui qu’il prend ses concitoyens en otage en les empêchant de travailler, en mettant un grain de sable dans la ritournelle qui rythme leurs allées et venues entre le lieu où ils dorment et celui où ils produisent. Si le rebelle a un peu de chance, on l’invitera malgré tout sur des plateaux où on lui demandera de produire ses 15 minutes de gloire misère télégénique, spectacle de la bête blessée offert à la compassion des uns et aux ricanements des autres. Regardez ce pauvre bougre un peu rustre qui ne parle pas comme nous, qui a peur de perdre son emploi. On s’en amuse mais ça contribue à répandre la peur. La peur que notre tour ne vienne. Ça contribue à nous faire intégrer l’idée qu’il faut se satisfaire de ce qu’on a et ne pas faire de vague. Jusqu’à ce qu’on éteigne enfin la télé et qu’on oublie jusqu’à l’existence du pauvre bougre, qui lui ne cesse pas d’exister pour autant.
Je suis insatisfait de l’état actuel de notre démocratie, dont les citoyens se désinvestissent de plus en plus ou pire, se réfugient auprès des extrêmes. Mais peut-on les blâmer quand on leur dit que “c’est trop compliqué” 95% du temps et que “c’est très simple” les 5% restants, lorsqu’il s’agit de se faire ré-élire et que nos élus-professionnels se mettent à agiter des solutions miracle qu’ils ont pourtant été incapables de mettre en oeuvre durant leurs mandats précédents. Je suis insatisfait de l’esprit de caste qui régit tous les groupes et de fait, toutes les confrontations. Celui là même qui fait qu’on ne cherche à obtenir des avancées que pour ses semblables au lieu d’en chercher pour le plus grand nombre. Celui qui fait que des gens pourtant intelligents se tirent dans les pieds car ils ne sont pas de la même école, du même parti, du même quartier, du même service. C’est minable. Nous avons oublié que nous sommes un tout. Les maillons de la solide chaîne se rêvent en anneaux précieux et fragiles, indépendants les uns des autres, sur lesquels chacun souhaiterait voir monté un solitaire, qui soit plus gros que celui du voisin. Je suis insatisfait de cette vision individualiste qui ne flatte l’individu qu’à court terme. Je suis insatisfait de l’état végétatif dans lequel tout nous incite à rester (journaux people ou non d’ailleurs qui cèdent au sensationnalisme, émissions de télé ras les pâquerettes, nombrilisme et culture de l’entre-soi jusque sur les réseaux sociaux dont on nous avait dit qu’ils seraient la relève. La relève de quoi d’ailleurs ? Actuellement c’est la révolution du cercle). Je suis insatisfait de l’indignation esthétisée, qui ne débouche sur rien, qui s’essouffle avec le temps. Je suis insatisfait et las de cette culture de la pétition, habitude directement héritée d’une expression de la citoyenneté se résumant au seul vote et qui a fini par faire croire aux gens que des signatures suffisent à déplacer des montagnes. Ces compteurs de voix, de like, de tweets, de fans, de followers que l’on cherche à faire grimper toujours plus sans bien savoir pourquoi. Un petit vote ? Ça ne prend que 2 minutes. Vous avez aimé cet article ? Suivez moi… Je suis insatisfait de ma génération qui n’est bonne qu’à être cynique, désabusée, insatisfait aussi des gens de mon âge qui se drapent dans leur second degré pour oublier qu’ils sont en train de reproduire les mêmes schémas que leurs aînés, qu’ils critiquent pourtant abondamment. Je suis insatisfait de l’Europe abandonnée aux lobbies, cette Europe qui offre de fait son flanc à la critique et sert d’argument aux nationalistes et aux partisans du moindre risque, du repli…
Je suis quelqu’un d’insatisfait et je pourrais continuer encore longtemps à en lister les raisons…
Mais aujourd’hui il n’est pas question de ce dont je suis insatisfait.
Le plus dur dans ma grande insatisfaction c’est le sentiment de solitude qui en découle. Comme je l’ai dit, difficulté de trouver des gens avec qui partager tout ça et surtout, difficulté de trouver des exemples. Des personnes qui soient dans l’action. Qui aient plus d’expérience. Des personnes qui nous disent que le monde va mal mais qu’on a néanmoins raison d’y croire. Qui nous expliquent comment faire. Qui soient intègres et qui ne soient pas dans l’esbroufe ou le clientélisme. Qui osent aussi nous bousculer un peu, nous dire qu’il ne faut pas se contenter de peu. Qui nous poussent à nous cultiver et à nous investir plus. En bref, des mentors. Eh bien pour la première fois depuis longtemps (depuis toujours ?) j’ai eu enfin l’impression d’en trouver un en la personne de Saul D. Alinsky. Je crois que son livre Reveille for Radicals va avoir un impact réel et déterminant sur ma vie. Et je pense que toute personne qui s’est reconnue dans les lignes précédentes, tous les insatisfaits qui trépignent à la recherche de solutions, de combats à mener, de changement à apporter devraient le lire et je vais vous dire pourquoi.
Saul D. Alinksy est né en 1909, mort en 1972. Il a grandi et a vécu aux États-Unis mais son influence a dépassé les frontières de ce seul pays. En 1946, il écrit Reveille for Radicals. Ce livre de 230 pages (avec la post-face) a été pour moi d’un grand réconfort et malgré tout assez troublant à la fois. En effet il m’était souvent difficile de me dire que ce que je lisais avait été écrit 77 ans auparavant. Je sais que l’histoire est cyclique, mais certains passages me parlaient comme s’ils avaient été écrits hier. Et je pense que c’est à ça qu’on reconnait les grands livres. Ce sont ceux qui se sont affranchis du temps, ceux qui ont été écrits en pleine conscience de ce qui les a précédé et de ce qui leur succédera, ceux qui arrivent à énoncer l’essentiel et l’universel, au delà des modes et des tendances d’une époque.
Alinsky touche du doigt l’universelle insatisfaction de la jeunesse, il admet l’universel désir de pouvoir des hommes, l’universel problème de cohabitation des différentes communautés (avec une franchise toute américaine) et enfin, rappelle l’universelle nécessité d’organiser les choses pour tendre vers le bien commun. Le besoin impérieux d’aider les gens à s’organiser entre eux plutôt que de vouloir les contraindre dans une organisation pré-définie qui n’a pas été pensée avec eux.
Durant les mois que m’a pris la lecture de ce livre (je lis très lentement), de nombreuses personnes m’ont interrogé à son sujet, en voyant la couverture et le titre. Et presque systématiquement, ces personnes s’arrêtaient sur le terme “radical”. Ça avait effet de m’énerver un peu. J’étais obligé d’expliquer, de nuancer… Attendez, on va faire l’exercice ensemble, je m’en vais chercher mon dictionnaire historique de la langue française. Voilà :
Radical : adj. attesté depuis le XVème siècle (vers 1465) et indirectement depuis 1314 par le dérivé radicalement, est emprunté au bas latin radicalis (Augustin) “de la racine, premier, fondamental”, dérivé du latin classique radix “racine”. Radical qualifie ce qui tient à la racine, au principe d’un être, d’une chose, donc ce qui est profond, intense, absolu. […] L’emploi spécialisé de l’adjectif et du nom en politique (1820) est emprunté à l’anglais radical, de même origine que le français, qui, à partir du sens de “complet, absolu” a pris la valeur de “qui remonte à la source, aux principes fondamentaux, qui va au bout de ses conséquences”. Radical a pris sa place dans la vie politique française comme appellation d’un parti de gauche, libéral, laïque, de plus en plus modéré et réformiste par rapport aux autres partis de gauche (notion récente de centrisme), contredisant ainsi l’étymologie.
Vous voyez ? Il a rarement été aussi nécessaire qu’à notre époque d’aller retrouver le sens profond des mots, tant on leur fait dire l’inverse de ce qu’ils signifient. Je me demande souvent comment et pourquoi le sens d’un mot évolue. Je ne crois pas aux forces insaisissables du grand complot et pourtant, on emploie rarement un mot au hasard, c’est encore plus vrai pour ceux qui nous dirigent et qui nous parlent abondamment à la télévision et à la radio. Comment se fait-il qu’aujourd’hui autant de personnes aient peur du mot radical ? A-t-on peur de retrouver ce qui est profond, ce qui est absolu ? A-t-on peur de s’engager dans une démarche qui nous fera “aller au bout des conséquences” ? Car c’est bien là ce que propose Alinsky. Et son ouvrage s’il m’a fait grand bien ne m’a pas uniquement brossé dans le sens du poil si je puis dire. Il n’est pas tendre avec les indignés qui ne restent que des indignés de la rhétorique. Il place l’action au dessus de tout. Et l’action locale comme étant un précédent nécessaire à toute action globale, comme étant une école même. Pour être honnête je me suis parfois reconnu dans ceux qu’il critiquait.
Son livre rassemble à la fois un ensemble de valeurs qui doivent selon lui être celles du radical, mais aussi des exemples très précis, tirés de son expérience personnelle ou d’histoires rapportées, de personnes qui allant au contact de telle ou telle communauté, dans diverses villes des états-unis, ont eu affaire à des situations apparemment inextricables (lutte entre paroisses, dialogue rompu entre un industriel tout puissant et ses employés). Elles peuvent paraître parfois anecdotiques, mais elles ont l’authenticité des histoires de terrain et les techniques utilisées pour résoudre les conflits sont, elles aussi, parfois désarmantes de simplicité et d’humanité.
Un des éléments qui m’a le plus marqué dans ce livre, c’est l’insistance que met Alinsky à expliquer qu’on ne peut vouloir être un “organisateur”, un individu qui va chercher à aider des gens à trouver une solution pour améliorer une situation donnée, si l’on n’aime pas profondément ces gens. Tous les gens. Y compris ceux avec lesquels on ne serait en théorie pas d’accord. En effet, il semble difficile après coup de vouloir œuvrer pour le bien commun si sur l’ensemble d’une population, on estime qu’une certaine partie mérite moins de respect ou de considération qu’une autre. Ou si l’on estime qu’une unique portion de la population est la source de tous les problèmes (bien sûr tout cela sans nier pour autant l’existence d’un système, de classes et de tout ce qui peut entraver la lutte à armes égales et l’émancipation).
Je pense que ça doit constituer l’une des difficultés principale du boulot d’organisateur. Je ne sais pas d’ailleurs s’il s’agit d’un don ou de quelque chose que l’on peut acquérir. Au final, cette nécessité “d’aimer” tout le monde pour bien organiser n’est que l’assurance qu’on agit pour l’ensemble et pas pour une communauté uniquement. Et c’est quelque chose qu’il est difficile d’imaginer quand on est dans la colère ou la souffrance. Derrière son titre Reveille for Radicals, j’avais parfois l’impression qu’Alinsky était moins radical que moi ! Et pourtant, c’était sans doute lui qui avait raison, qui était au plus près du vrai sens de la radicalité.
Un autre aspect qui est très important pour lui, c’est l’idée qu’on ne peut pas vouloir changer le monde en partant d’un monde différent de celui dont on a hérité, de celui qui est en vigueur à l’instant précis où l’on se trouve. Sans cela tout n’est que chimère, prétexte à l’inaction et lamentations inutiles. Pan, sur le bec.
Je ne veux pas rentrer dans l’exercice de vous citer des passages du livre tant il me serait difficile d’en isoler un seul. Chaque phrase mériterait d’être citée. D’être encadrée. Ou plutôt d’être mise en pratique…
Dans la postface qui elle date de 1969, Alinsky revient sur ses écrits, sans trop les tempérer, dresse un constat de l’évolution des choses, positif sur certains aspects et presque désespérant sur d’autres. Il se montre aussi d’une énorme clairvoyance sur l’évolution à venir. De nouveau il n’est pas tendre avec les jeunes et explique que ses griefs à l’encontre de la jeunesse ne sont qu’à la hauteur des espoirs qu’il place en elle.
Ce premier livre a été suivi d’un autre qui lui s’appelle Rules for Radicals. Je suis en train de le lire actuellement et il a l’air de se placer encore plus dans le concret que le précédent. J’aurai peut être l’occasion d’en parler ici aussi.
Pour finir je pense que chaque personne qui m’aura lu jusqu’au bout (j’ai essayé de ne pas faire trop long) devrait lire le livre d’Alinsky. Il n’est pas traduit en français à ma connaissance mais est écrit dans un anglais relativement accessible. On le trouve facilement sur Amazon et sans doute ailleurs. Si d’aventure vous aviez vraiment envie de le lire mais n’aviez pas les moyens de l’acheter, écrivez moi avec votre adresse et je vous le ferai envoyer. Je suis tellement convaincu que des choses positives peuvent émerger suite à sa lecture que je suis prêt à l’offrir. C’est pour moi une première façon de commencer à agir. J’ai conscience que ça fait un peu sectaire, mais n’hésitez pas à vous renseigner vous même sur le bonhomme et vous verrez qu’il n’est pas tellement du genre “gourou”. Et puis pour une fois que je suis enthousiaste pour un truc…
Une dernière chose : comment suis-je tombé sur ce livre ? Tout simplement en en lisant un autre, qui s’appelle l’Empowerment, une pratique émancipatrice (de Marie-Hélène Bacqué et Carole Biewener, éditions La Découverte). De plus en plus quand je lis un bouquin qui me plait, je me réfère aux notes pour trouver les autres ouvrages qui ont aidé à sa rédaction. Les notes ce sont un peu les ancêtres du lien hypertexte. Et bien souvent ça permet de remonter aux sources, ce qui est toujours intéressant. Du coup, si vous avez d’autres livres comme celui d’Alinsky à me suggérer, je suis plus que preneur. J’en ai encore une bonne pile à lire mais je garde toujours les suggestions de côté.](http://24.media.tumblr.com/87de14f2e87042de7c92de74a7aa32a6/tumblr_mn667bRlGr1s8flxko1_500.jpg)











